Tristesse d’un jour

Publié le 02 juin 2011 — par Philippe
Catégorie(s) Humeurs

Surish, combien de personnes portent ce nom ? Dans mon esprit il n’y en avait qu’un : celui du maître de maison en Inde. Par texto au réveil j’appris qu’il n’était plus. L’émotion m’envahit rapidement, les larmes aussi. En trois mois j’avais noué un lien d’attache consistant avec cette personne. Il avait 32 ans et s’émancipait à peine de celui qu’il avait servi des années durant depuis sa petite majorité. En apparence, il était toujours serviable, assumant critiques et remontrances de son maître, lequel n’avait qu’une considération faible à son égard. A mon endroit, il était toujours avisé, gentil, plein de conseils et jamais avare de discussion. L’anglais, aussi précaire qu’il fut, permettait de tisser une connexion s’articulant autour du micromosme dans lequel nous vivions ainsi que le football, le cricket, le tourisme, sa famille et la vie pratique.

En repensant à lui, c’est d’abord un sourire, mais également un visage contrarié qui me revient en mémoire. J’aimais beaucoup les plats qu’il cuisinait. Surtout, il m’avait accueilli à bras ouvert le premier soir en me prenant mes valises dans l’escalier, me glissant son nom et moi l’oubliant aussitôt, à peine remis de mes émotions de l’autoroute. Pendant la coupe du monde de football ou de cricket, il me tenait informé dès le matin des premiers résultats. A d’autres moments et de façon plus solennelle nous discutions plus franchement des personnes nous entourant. Un des moments les plus touchants fut lorsqu’il m’amena au marché en scooter. Une expérience pour moi, une fierté pour lui.

La relation que l’on noue avec les domestiques est particulière. Le mépris affiché des maîtres pour leurs servants cache en réalité un indéfectible attachement. Peut être l’Inde y rajoute-t-elle davantage de cruauté. Surish me disait un jour qu’il était comme de la famille. Sans doute aussi un ami pour moi. Quoiqu’il en soit, les larmes iront aux deux.

Hommage à un géant en forme de brève

Publié le 20 avr 2011 — par Philippe
Catégorie(s) Propriété Intellectuelle

La nouvelle a déjà eu son retentissement dans le petit monde de la propriété intellectuelle, mais le pape indien de la propriété intellectuelle s’en est allé il y a quelques jours ; Vidya Sagar, associé gérant du cabinet Remfry & Sagar, est décédé le 27 février dernier à l’âge de 85 ans.

Cette brève n’a nullement la prétention de rendre un hommage plein et entier à l’un des plus grands « intellectualistes » que ce monde ait connu, pas plus qu’elle ne visera à en dépasser les frontières de par l’affection et la connaissance proche que j’ai eues pour cet homme.

Vidya Sagar a littéralement incarné la propriété intellectuelle indienne, tant à l’étranger, que dans son propre pays. Inscrit au barreau indien en 1952, sa vie témoigne d’une prodigieuse réussite professionnelle. Parti de presque rien, la légende retiendra qu’il est devenu en 1991 le « Sagar » du plus vieux cabinet de propriété intellectuelle en Inde : Remfry & Sagar, initialement baptisé Remfry & Son. Ayant racheté le cabinet en 1973, il a façonné à lui seul le paysage indien des cabinets d’avocats en la matière, à tel point que tous les cabinets crées par la suite l’ont été par des anciens de Remfry.

Dr. Sagar, comme aimaient à l’appeler ses collaborateurs, avait l’assisse d’un père et la motivation d’un junior. Respecté et loué pour son expertise, il a su imposer des exigences de professionnalisme et de probité au sein de son cabinet. Cet héritage riche et précieux, dans une Inde en proie au « big bang des propriétés intellectuelles » et toujours marquée par ses particularismes, est inestimable.

Conscient que sa réussite relevait de l’extraordinaire, Dr. Sagar était également désireux de rendre aux autres ce que la vie lui avait apporté. Il a ainsi fondé une école dans le Rajasthan : la Sagar School. A la fois havre de paix au milieu de nulle part et véritable projet éducatif, cette école rend compte des aspirations d’un homme soucieux du développement de son pays et pour lequel il a beaucoup œuvré.

En trois mois de stage à ses côtés, j’ai pu apprécier la profondeur du personnage, sa forte culture du haut des neuf langues qu’il pratiquait, ainsi que la joie qu’il avait à se rendre à ses bureaux de Gurgaon. Sans parler de la modestie avec laquelle il occupait son petit bureau d’angle au 9ème étage.

Entre bouillie et soupe cosmique

Publié le 12 juil 2010 — par Philippe
Catégorie(s) Voyages

Lors de mon précédent week-end à Jaipur, consommé dans l’habitacle frais de la voiture et les jardins luxuriants de l’hôtel, Hemant avait accouché d’une expression saisissante et directement traduite de l’anglais : la soupe cosmique. Cette dernière désigne le bazar environnant qui mêle rickshaws endiablés, vélos rouillés, piétons arrogants, vaches amorphes, chiens errants et singes baladeurs. Cette recette ne serait rien sans le bruit permanent l’entourant et le soupçon de religiosité donnant une coloration fluide à cette approximation de civilisation. A l’inverse de New Delhi, ce désordre est apparent à Jaipur. Sous les arcanes et les immeubles roses, les trottoirs et les places révèlent au grand jour cette bouillie commerciale, routière, pédestre et animale. La vivacité des couleurs rend la soupe cosmique de Jaipur particulièrement goûtue et laisse dans les consciences une impression particulièrement notable.

Je ne pourrais pas dire la même chose de Bénarès où j’ai passé le week end. Baladé dans les ruelles de la vieille ville, je me suis fait ensorceler, non pas tellement par la spiritualité de cette ville sainte, mais plus par le charme et l’émotion transparaissant de mes amis Virginie et Antonio. Ce duo atypique a ajouté à la séduction naturelle qu’opère cette ville rivée sur le Gange, comptant ses morts autant que ses touristes. Pour l’occasion, la chaleur et la mousson ont permis au ratio de s’inverser et de dissuader la crasse touristique de narguer de ses caméras les traditions centenaires. J’ai pu sentir cette ville en déambulant dans les rues à prendre des thés à la bergamote, à manger chez une famille reconvertie en restaurant pour l’occasion, à faire des siestes pour me remettre du voyage en train et à contempler les boutiques où Virginie a ses habitudes. Cette amie de ma mère est à mes yeux la doyenne des touristes en Inde, à tel point qu’elle peut légitimement prétendre au titre de résidente par adoption. Emotive, sensible et intrépide, elle a servi de guide à mon innocence et de protectrice de Tonio. Ce dernier est un musicien d’une bonté absolue et d’une timidité maladroite. Les deux forment ensemble un tandem de caïds du 20ème arrondissement, secoués par la vie et sortis grandis des épreuves du temps. Les discussions engageantes que j’ai pu avoir avec eux dans cet environnement romanesque et spirituel ont parachevé la sensation de translation que le voyage procure.

Pour la seconde fois, ce sont des frissons et des émotions chaudes et mouvantes qui parcourent un corps marqué par deux jours de risques alimentaires et d’affrontement de la saleté. Cette fois en revanche, je ne sais quoi en tirer au-delà de l’amitié. A l’aéroport mon esprit se situait à la croisée d’un carrefour mêlant fatigue, choc émotionnel, abondance de couleurs et réflexions sur mon avenir parisien. Cela fait trop de choses à démêler à la fois. Je suis déjà à planifier mon week end de retour entre amis et famille. Le grand départ est vendredi matin. Le misérable atterrissage sera chez CapAvocat aux côtés des Desmarres, Costedoat, Lautour et Beauffremont.

Après la soupe cosmique de Jaipur, me voici plongé dans la bouillie intellectuelle dont Bénarès a accouché. Je suis trop fatigué pour faire le tri, mais certainement pas assez pour continuer à voyager.

L’Inde finalement

Publié le 21 juin 2010 — par Philippe
Catégorie(s) Voyages

Ce lundi au travail, j’en suis encore à me remettre d’un jet lag  de deux cents ans. A dire vrai, j’ai passé le week-end dans le village de mon ami chauffeur, Mukesh.

Durgapur est un village situé à une heure de Delhi dans l’Etat de l’Haryana et le district de Palwal. Aucun lien tangible ne le référence sur Internet et pourtant c’est bien là que j’ai passé la nuit de samedi à dimanche. En écrivant cela, j’ai encore une multitude de frissons qui me parcourent et dès que je raconte cette expérience à quelqu’un ce sont les mêmes chamboulements qui se produisent. Depuis 9h30 ce matin, je suis incapable de travailler et de me concentrer. Des multitudes d’images me traversent et occupent mon cerveau. Ce tropisme permanent couplé à une fatigue inexplicable donnent l’impression d’un rêve éveillé : celui d’avoir été témoin d’un temps révolu et acteur contraint d’une mise en scène folklorique et champêtre.

Il serait trop long de détailler la vie de ce modeste village agricole et fermier d’une centaine d’habitants, mais pour un Européen le contraste va au-delà de l’imaginaire. Les surprises ne sont en réalité pas là où on les attend. Le poids de la tradition, les différences culturelles et la conscience divine sont tellement à l’opposé du libéralisme individuel nous caractérisant que la communication est de toutes façons compromise. En fin de compte, un sourire en dit toujours plus que des fausses discussions en anglais, aussi compréhensible soit-il. Certes je ne parle pas Hindi, mais j’en déduis de cette incommunicabilité chronique que l’échange est simplement  inexistant que ce soit dans la communication ou dans le commerce. L’on est encore ici pour large part dans la symbolique et l’hospitalité surabondante. L’étranger que je suis a été reçu comme un dieu qu’il fallait combler d’offrandes. Je ne crois pas avoir pu profiter bien longtemps d’un verre vide. Dans cette optique je n’avais rien à rendre en contrepartie si ce n’est ma présence, mon appétit, ma soif et mon attention. Preuve ultime que l’échange ne compte pas, je me suis exprimé en français deux minutes durant sur la place du village à une poignée d’hommes et d’enfants. J’ai eu la curieuse impression, une fois le stress du début passé, que j’étais mieux compris ainsi qu’en bredouillant de l’anglais avec quelque enfant poursuivant des études dans l’une de ces innombrables mauvaises écoles aux noms ronflants et aux décors extravagants.

L’à priori voudrait que les moustiques, la chaleur, la poussière, la saleté, la rudesse des conditions de vie et les rots et crachats incessants soient les premières raclées imposées à l’étranger. En vérité, cette dimension est très largement accessoire. Le plus marquant se révèle être une série de magnifiques images et de scenarii savamment orchestrés : observer les levers et couchers de soleil sur des étendues de champs arides, se retrouver bouche bée devant les paons faisant étalage de leurs plumes à 6 heures du matin, contempler la beauté des femmes ne cachant pas leur visage, enchaîner les thés et limonades chez l’habitant, prendre une douche nu en pleine nuit dans un champ grâce à la pompe servant à l’irrigation, être passager d’un scooter dans ce décor médiéval, avoir le vent chaud caressant son visage les trajets durant, conduire le tracteur et supporter son bruit assourdissant, goûter à l’âpreté du tabac local qui se fume dans un Hokkah et qui a failli me tuer, se faire surprendre par la végétation sauvage, picorer les petits pois tout juste cueillis, admirer le travail dans les champs de quatre générations d’une même famille, déguster et se gaver d’une nourriture épicée, engranger des milliers de sourires, ne pas comprendre le florilège d’enfants me poursuivant sur la route principale du village ou désirant absolument me prendre en photo, ne pas retenir les noms, être abasourdi des rickshaws remplis de vingt-cinq personnes, essayer de comprendre le métier à tisser, scruter les étoiles la nuit, se triturer les ongles remplis de saletés, de nourriture et de verdure, respirer cet air tiède du matin après une nuit courte et difficile, se brosser les dents avec un bout de bois, boire du lait frais, trouver une grenouille dans le coin d’un champ, signer des autographes aux gamins téméraires, rencontrer en permanence la populace, les filmer, les photographier. Bref, s’il n’y avait pas toutes ces sensations si savoureuses faisant oublier les moustiques du matin, la chaleur et la crasse sur les jambes, cette expérience serait tout simplement malsaine et graphique.

Au final l’on se retrouve plongé dans un mode de vie disparu et révolu. Ici, l’on vit avec les grands-parents, et l’arrière grand-mère n’est jamais que dans le champ d’à côté. Les bébés gambadent sur le rebord de la route jonchée de sacs plastiques et de saletés modernes qu’aucun esprit ne songe à ramasser. Le mari se prélasse tandis que sa femme fait à manger pour dix et ne reçoit aucune considération.

Tout cela paraît aberrant, mais fait pourtant sens. Plus encore, cela illustre que la saleté omniprésente et l’hygiène déplorable ne riment pas avec désordre. A ce propos, la vie de village est justement marquée par un excès d’ordre sous l’effet de la tradition, la générosité des esprits et l’apparente simplicité des mentalités.  Cette façade d’apaisement occulte certainement des intrigues innombrables partagées puis refoulées dans une oralité sacralisée. Le changement est d’autant moins possible que les solidarités familiales sont le socle de la société. Ainsi, le mariage n’est jamais qu’une consécration sociale absorbant en vrac amour, sexe, libre-arbitre, égalité des sexes, émancipation et mobilité sociale. Plus que tout, Radha Soami, soit Dieu, est omniprésent que ce soit dans les temples burlesques ou dans les paroles débitées.

En partant je me suis demandé combien de temps cette fresque sociale et locale pouvait durer. Dans vingt ans, ce village sera une ville. De plus en plus d’enfants font des études et délaissent ainsi la vie de paysan, le téléphone portable et l’Internet pénètrent la vie quotidienne, l’autoroute va prochainement couper le village et les générations ayant connu l’occupation anglaise disparaissent chaque jour. La révolution qui se passera dans ce village sera technologique avant d’être culturelle ; cela n’est jamais que le cours normal de l’histoire. A cela près que ce monde ancien en plein développement se trouve simultanément confronté à plusieurs défis relevant de différents lieux et époques. Comment des esprits paysans mal éduqués peuvent comprendre que le plastique pollue et que le tabac tue quand l’électricité est déjà mal assurée ? Les révolutions jusqu’alors avaient fait des morts, d’innombrables morts. L’environnement sera la nouvelle victime de ces révolutions dans le tiers-monde et cela sans même parler des dégâts collatéraux considérables que les OGM ou autres facteurs pourraient ajouter. Gommer des traditions millénaires sera difficile et l’éducation n’aura jamais le temps de combler les effets néfastes de ce progrès mal maîtrisé. Derrière la simplicité paysanne que l’on m’a présentée, se cachent des problématiques plus profondes puisant leurs sources à la colonisation et se poursuivant dans une globalisation de tous les instants. Gurgaon et le village ne sont jamais que les deux facettes d’une même progression vers une occidentalisation constante des environnements. Mais les mentalités prennent plus de temps pour évoluer, accentuant ainsi les paradoxes et la complexité de ce pays. Tous ces paysans ont foi en leur terre et confiance dans leurs valeurs ancestrales. Comme disait Philippe Pétain, la terre ne ment pas. Ainsi, il est très probable que ce progrès inévitable ne démente finalement et pour de bon cette phrase sortie d’une époque où le basculement entre la ville et la campagne, les anciens et les modernes s’opérait. Pour le moment les opinions que l’on recense ne reflètent pas ces mutations ou que très partiellement : l’antenne relais ne provoque que des maux de têtes et l’autoroute apportera des emplois. Demain ce sera le cancer et la pollution à outrance. En attendant j’espère avoir immortalisé quelque chose et capturé pour partie certains de ces rituels voués a la disparition. De la même façon à l’achèvement de cet article, mes sentiments paralysants ont déjà disparus, preuve que le voyage est en perpétuelle évanescence.

Ça cartonne à Bollywood

Publié le 09 juin 2010 — par Philippe
Catégorie(s) Humeurs

La grande spécificité du cabinet où je travaille est de bénéficier de conditions d’hygiène irréprochables. Non seulement chaque étage est pourvu de ses propres toilettes, mais également d’une salle particulière dans le coin jouxtant l’ensemble des bureaux . Cette pièce fortement bruyante n’est autre que le bureau du patron d’étage. Il ne s’écoule pas un instant sans qu’un employé n’y passe son quart d’heure de gloire. A défaut de fermer la porte, sans doute par respect pour les autres collègues n’en ayant pas, tout l’étage bénéficie des échos émanant de cet épicentre et des débats fort peu contradictoires s’y tenant. Généralement le collaborateur rentre dans la pièce les bras pleins de dossiers et en ressort les yeux humidifiés et le regard obscurci.

Comment expliquer cette mystérieuse métamorphose autrement que par quelque miracle foudroyant ? En réalité, cette pièce et son maître sont synonymes de douche froide pour les employés qui sont terrorisés a l’idée d’avoir à rendre des comptes à leurs supérieurs. La confrontation au sommet entre le chef craint et idolâtré et l’employé asservi et méticuleux cache en réalité un jeu beaucoup plus subtil. Les ascendants ne sont généralement que de quelques années les aînés de leurs collaborateurs et ils abusent d’une autorité imméritée. Les employés sont ceux qui effectuent le gros du travail que constituent la rédaction de lettres, plaintes, notifications, comptes-rendus ou encore les innombrables recherches. Curieusement, les employés, pour la plupart des femmes, terrorisent peu leurs secrétaires.  Le point d’achoppement se cristallise donc en haut de ce semblant de hiérarchie. A bien des égards, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une lutte entre sexe fort et faible. En ces temps de règne de  l’enfant-roi, les hommes n’ont aucun scrupule à mépriser leurs collaboratrices qui ne sont jamais que des mères précoces. En effet, dans un pays ou la surpopulation est un problème et où les pratiques malthusiennes privilégient nécessairement les garçons, ces derniers sont choyés depuis l’enfance par leurs tendres mères. Pas étonnant ensuite que ça cartonne en permanence dans le bureau du coin.

Les employés sont donc pris en sandwich entre un bureau de coin où il est de bon ton de se prendre un savon et des toilettes qui se dressent en refuge. L’obsession alimentaire trouve certainement son origine dans cet enchâssement hygiéniste. Le refoulement permanent de la sexualité est certainement une autre conséquence de cette assimilation permanente du garçon à un enfant et de la fille a une mère. Au dessus de cela, les plus vieux règnent et dirigent cette société faussement responsabilisée et hautement infantilisée ; et cela pour le plus grand malheur des inferieurs.

La dissuasion nucléaire à l’heure du piment vert

Publié le 04 juin 2010 — par Philippe
Catégorie(s) Humeurs

Il est là dans le coin de l’assiette, tout petit, et me narguant de ces petites graines blanches si bénignes. Quelque sage français m’avait un jour mis en garde contre le légume épicé.  A déjeuner, j’avais décidé de passer outre cette sotte injonction. Ce piment vert si chétif allait donc finir dans mon estomac.

Je l’attrape donc par la queue et je le montre à ces messieurs. En l’absence de réaction, je finis par croquer tendrement dans cette chair ferme qui ne suffirait à nourrir un moustique.

L’attaque en bouche est sans intérêt. Vaguement penserait-on à un concombre de loin. Et encore ce serait faire insulte aux cucurbitacés que d’affirmer telle comparaison. Surtout la première bouchée est dénuée de graines, alors même que ce sont ces dernières qui sont particulièrement dangereuses. Une fois que les graines sont croquées, c’en est fini de la clémence et de la pitié. L’organisme entier entre en branle bas de combat. La gorge commence à souffler du feu et les yeux commencent à sortir de leurs orbites. Quelques secondes plus tard ce sont les voies intestinales qui commencent à sentir des légères frictions. Pour arrêter ces incendie tant qu’il est encore temps, le pompier amateur que je suis enchaîne les gorgées d’eau. A l’apaisement temporaire, se substitue rapidement un dédoublement de la douleur.

Pour contrer ce regain de virulence, et face à l’inefficacité de l’eau et l’ignorance des voisins de table, il ne reste plus qu’à manger. A défaut d’eau, il faut emprunter la technique du sable. La nourriture habituellement épicée pour un palais européen passerait presque pour une douceur. Encore que la chaleur du riz et des lentilles n’arrangent rien à l’affaire. C’est donc une capitulation qui pointe. L’eau a disséminé les foyers aux quatre coins de l’organisme et la nourriture n’a plus aucun goût. Cet état intense d’emballement ne dure même pas deux minutes.

Après cela, vient la troisième phase qui consiste à faire abstraction et tenter de se projeter dans l’avenir. L’Inde apprend à tous les niveaux à être patient, que ce soit en matière alimentaire ou professionnelle. Au bout de 30 minutes le mal finit par passer. On dénombrera parmi les séquelles des relents  de piquant dans l’estomac. Un peu comme des braises encore vives une fois le barbecue éteint. Depuis, cette histoire me tient d’acte de bravoure auprès des plus versatiles et de preuve de stupidité aux yeux des plus critiques.

Un peu comme Hiroshima, la dissuasion de l’arme du crime est à présent acquise. Me réconcilier avec le piment me paraît impossible, y regoûter me semble improbable.

Entre retours de bâtons et réminiscences

Publié le 25 mai 2010 — par Philippe
Catégorie(s) Humeurs

C’était un jeudi matin, je me retrouvai à déménager d’un étage à l’autre du bureau. Ma nouvelle place assignée se situait au milieu d’un open space déserté et parsemé de dossiers. Les lieux sont étroits et la chaise mal adaptée à la hauteur de la tablette accueillant le clavier d’ordinateur et la souris, comme un savant mélange d’archaïsme lancinant et de modernité contrainte. Dans mon dos figure une pile de dossiers roses et bleus. Sur le dessus se trouve un petit livre à la couverture cartonnée qu’une pudeur passagère m’avait dissuadé de toucher et d’ouvrir. Au final, à peine le temps de survoler le nom du livre qui était très vraisemblablement un recueil de photos. Il s’agit typiquement du genre d’observations atterrissant dans quelque hangar non répertorié du cerveau. A moins d’un incident de parcours, il y a toutes les chances pour que ce genre de moments sombre en quelque oubli.

Le soir même fut l’occasion de regarder le documentaire intitulé Valentino, le dernier empereur sur le dessinateur de vêtements haute couture Valentino Garavani. Parsemé d’extraits d’archives et de moments d’intimité, le film se plonge dans l’intimité du couple formé par le créateur et son compagnon Giancarlo Giammetti, alors même que les rumeurs les plus folles annoncent leur départ de la maison qu’ils ont fondée 45 ans auparavant. Le parallèle avec les amis qui m’hébergent en Inde et qui ont pavé les couloirs de la haute couture parisienne dans les années 1980 et 1990 n’en est que saisissant et palpitant. Par écran interposé, l’on y ressent les mêmes émotions et les mêmes dilemmes d’inspiration, de rêves, de gestion et de carrière. Autant de raisons qui ont rendu cette dégustation d’écran et de sons si particulière. Un instant, l’abstraction de la caricature présentée était faite et des connexions touchantes s’opéraient, permettant de remonter aux souvenirs de ces amis connus lorsque j’étais enfant.

Le lendemain, je sortais de ce rêve pailleté de robes et de lignes pour me retrouver accoudé à mon nouveau bureau. En mal de travail ou d’affection, l’envie de fuir me prit, et en me retournant ce livre de la veille se dressa à nouveau devant ma route, comme si l’intellect n’avait pas voulu en assumer la disparition. En relisant la couverture, un parallèle se tissa à nouveau. Ce livre n’était rien d’autre qu’une biographie jalonnée de photos de Valentino. Drôle de coïncidence. Certes le stage n’est jamais qu’un avant goût de la vie hyper active, mais les piles de dossiers ne sont pas sensées présager des découvertes culturelles du soir même.

Aujourd’hui encore ce clin d’oeil anticipé a failli se produire : une soirée était programmée à un endroit dénommé Olive. Pour des raisons diverses je n’y suis pas allé. Pourtant le jour même, j’avais travaillé sur la marque “s.Oliver”. Demain alors, je tâcherai de ne pas accepter n’importe quel dossier ; cela pourrait avoir de fâcheuses conséquences sur ma soirée. La prédestination et l’adage jamais deux sans trois seraient bien en passe de recevoir dès demain une vérification sensible.