Ce lundi au travail, j’en suis encore à me remettre d’un jet lag de deux cents ans. A dire vrai, j’ai passé le week-end dans le village de mon ami chauffeur, Mukesh.
Durgapur est un village situé à une heure de Delhi dans l’Etat de l’Haryana et le district de Palwal. Aucun lien tangible ne le référence sur Internet et pourtant c’est bien là que j’ai passé la nuit de samedi à dimanche. En écrivant cela, j’ai encore une multitude de frissons qui me parcourent et dès que je raconte cette expérience à quelqu’un ce sont les mêmes chamboulements qui se produisent. Depuis 9h30 ce matin, je suis incapable de travailler et de me concentrer. Des multitudes d’images me traversent et occupent mon cerveau. Ce tropisme permanent couplé à une fatigue inexplicable donnent l’impression d’un rêve éveillé : celui d’avoir été témoin d’un temps révolu et acteur contraint d’une mise en scène folklorique et champêtre.
Il serait trop long de détailler la vie de ce modeste village agricole et fermier d’une centaine d’habitants, mais pour un Européen le contraste va au-delà de l’imaginaire. Les surprises ne sont en réalité pas là où on les attend. Le poids de la tradition, les différences culturelles et la conscience divine sont tellement à l’opposé du libéralisme individuel nous caractérisant que la communication est de toutes façons compromise. En fin de compte, un sourire en dit toujours plus que des fausses discussions en anglais, aussi compréhensible soit-il. Certes je ne parle pas Hindi, mais j’en déduis de cette incommunicabilité chronique que l’échange est simplement inexistant que ce soit dans la communication ou dans le commerce. L’on est encore ici pour large part dans la symbolique et l’hospitalité surabondante. L’étranger que je suis a été reçu comme un dieu qu’il fallait combler d’offrandes. Je ne crois pas avoir pu profiter bien longtemps d’un verre vide. Dans cette optique je n’avais rien à rendre en contrepartie si ce n’est ma présence, mon appétit, ma soif et mon attention. Preuve ultime que l’échange ne compte pas, je me suis exprimé en français deux minutes durant sur la place du village à une poignée d’hommes et d’enfants. J’ai eu la curieuse impression, une fois le stress du début passé, que j’étais mieux compris ainsi qu’en bredouillant de l’anglais avec quelque enfant poursuivant des études dans l’une de ces innombrables mauvaises écoles aux noms ronflants et aux décors extravagants.
L’à priori voudrait que les moustiques, la chaleur, la poussière, la saleté, la rudesse des conditions de vie et les rots et crachats incessants soient les premières raclées imposées à l’étranger. En vérité, cette dimension est très largement accessoire. Le plus marquant se révèle être une série de magnifiques images et de scenarii savamment orchestrés : observer les levers et couchers de soleil sur des étendues de champs arides, se retrouver bouche bée devant les paons faisant étalage de leurs plumes à 6 heures du matin, contempler la beauté des femmes ne cachant pas leur visage, enchaîner les thés et limonades chez l’habitant, prendre une douche nu en pleine nuit dans un champ grâce à la pompe servant à l’irrigation, être passager d’un scooter dans ce décor médiéval, avoir le vent chaud caressant son visage les trajets durant, conduire le tracteur et supporter son bruit assourdissant, goûter à l’âpreté du tabac local qui se fume dans un Hokkah et qui a failli me tuer, se faire surprendre par la végétation sauvage, picorer les petits pois tout juste cueillis, admirer le travail dans les champs de quatre générations d’une même famille, déguster et se gaver d’une nourriture épicée, engranger des milliers de sourires, ne pas comprendre le florilège d’enfants me poursuivant sur la route principale du village ou désirant absolument me prendre en photo, ne pas retenir les noms, être abasourdi des rickshaws remplis de vingt-cinq personnes, essayer de comprendre le métier à tisser, scruter les étoiles la nuit, se triturer les ongles remplis de saletés, de nourriture et de verdure, respirer cet air tiède du matin après une nuit courte et difficile, se brosser les dents avec un bout de bois, boire du lait frais, trouver une grenouille dans le coin d’un champ, signer des autographes aux gamins téméraires, rencontrer en permanence la populace, les filmer, les photographier. Bref, s’il n’y avait pas toutes ces sensations si savoureuses faisant oublier les moustiques du matin, la chaleur et la crasse sur les jambes, cette expérience serait tout simplement malsaine et graphique.
Au final l’on se retrouve plongé dans un mode de vie disparu et révolu. Ici, l’on vit avec les grands-parents, et l’arrière grand-mère n’est jamais que dans le champ d’à côté. Les bébés gambadent sur le rebord de la route jonchée de sacs plastiques et de saletés modernes qu’aucun esprit ne songe à ramasser. Le mari se prélasse tandis que sa femme fait à manger pour dix et ne reçoit aucune considération.
Tout cela paraît aberrant, mais fait pourtant sens. Plus encore, cela illustre que la saleté omniprésente et l’hygiène déplorable ne riment pas avec désordre. A ce propos, la vie de village est justement marquée par un excès d’ordre sous l’effet de la tradition, la générosité des esprits et l’apparente simplicité des mentalités. Cette façade d’apaisement occulte certainement des intrigues innombrables partagées puis refoulées dans une oralité sacralisée. Le changement est d’autant moins possible que les solidarités familiales sont le socle de la société. Ainsi, le mariage n’est jamais qu’une consécration sociale absorbant en vrac amour, sexe, libre-arbitre, égalité des sexes, émancipation et mobilité sociale. Plus que tout, Radha Soami, soit Dieu, est omniprésent que ce soit dans les temples burlesques ou dans les paroles débitées.
En partant je me suis demandé combien de temps cette fresque sociale et locale pouvait durer. Dans vingt ans, ce village sera une ville. De plus en plus d’enfants font des études et délaissent ainsi la vie de paysan, le téléphone portable et l’Internet pénètrent la vie quotidienne, l’autoroute va prochainement couper le village et les générations ayant connu l’occupation anglaise disparaissent chaque jour. La révolution qui se passera dans ce village sera technologique avant d’être culturelle ; cela n’est jamais que le cours normal de l’histoire. A cela près que ce monde ancien en plein développement se trouve simultanément confronté à plusieurs défis relevant de différents lieux et époques. Comment des esprits paysans mal éduqués peuvent comprendre que le plastique pollue et que le tabac tue quand l’électricité est déjà mal assurée ? Les révolutions jusqu’alors avaient fait des morts, d’innombrables morts. L’environnement sera la nouvelle victime de ces révolutions dans le tiers-monde et cela sans même parler des dégâts collatéraux considérables que les OGM ou autres facteurs pourraient ajouter. Gommer des traditions millénaires sera difficile et l’éducation n’aura jamais le temps de combler les effets néfastes de ce progrès mal maîtrisé. Derrière la simplicité paysanne que l’on m’a présentée, se cachent des problématiques plus profondes puisant leurs sources à la colonisation et se poursuivant dans une globalisation de tous les instants. Gurgaon et le village ne sont jamais que les deux facettes d’une même progression vers une occidentalisation constante des environnements. Mais les mentalités prennent plus de temps pour évoluer, accentuant ainsi les paradoxes et la complexité de ce pays. Tous ces paysans ont foi en leur terre et confiance dans leurs valeurs ancestrales. Comme disait Philippe Pétain, la terre ne ment pas. Ainsi, il est très probable que ce progrès inévitable ne démente finalement et pour de bon cette phrase sortie d’une époque où le basculement entre la ville et la campagne, les anciens et les modernes s’opérait. Pour le moment les opinions que l’on recense ne reflètent pas ces mutations ou que très partiellement : l’antenne relais ne provoque que des maux de têtes et l’autoroute apportera des emplois. Demain ce sera le cancer et la pollution à outrance. En attendant j’espère avoir immortalisé quelque chose et capturé pour partie certains de ces rituels voués a la disparition. De la même façon à l’achèvement de cet article, mes sentiments paralysants ont déjà disparus, preuve que le voyage est en perpétuelle évanescence.